Atelier 5: journée Sypa Mai 2009

Animatrice : Mathilde Fernandez (MF)

Secrétaire : Henri Latour (HL)

MF : quelles sont vos représentations par rapport à l’Enfant-Sujet ? Quelle en est votre conception, selon vous personnellement, selon les autres membres de votre équipe aussi ?

Louis Lefèvre1(LL) : par définition, dans un SPEP, le jeune est pleinement sujet puisque le juge lui fait confiance en lui proposant une peine alternative à un écartement.

MF : est-ce le point de vue commun de l’équipe, ou est-ce que cette conception fait débat dans le sens où, selon les deux axes proposés par Jean Blairon, on pourrait avoir à faire ici à un éducateur « accompagnateur » ou à un « libérateur démocrate » ?

LL : il n’y a pas de croyance ni de règle unique. On ne se réfère pas à une « école ». On se positionne en fonction de chaque cas particulier. Tu as des jeunes qui ont un réel projet quand ils arrivent, et là, on « suit », on accompagne, donc, et d’autres jeunes qui n’ont envie de rien, qui n’ont aucune idée de projet, et qui attendent tout de nous.

MF : (s’adressant à tous) dans vos équipes, pouvez-vous avoir une conception personnelle de ce qu’est un sujet, en même temps qu’une conception collective, commune au groupe ?

LL : pour nous, apprendre à respecter les règles, à respecter un cadre, c’est apprendre à devenir sujet aussi. Ce n’est pas parce que l’on doit s’inscrire, se conformer à un cadre que l’on est objet.

MF : c’est une conception fort différente de celle d’A.S. NEIL…

El Paso2 : il y a quand même des établissements scolaires où ça se réduit à : « Tu t’assieds, tu te tais, et tu écoutes ».

Alain Bousmanne3 (AB) : Cette question du sujet est quand même difficile tant les jeunes doivent être différenciés selon la problématique qu’ils vivent. Pour revenir à NEIL, il s’est planté complètement par rapport à la sexualité, par exemple, alors que sur d’autres points, son système fonctionnait assez bien.

EL : On est tous là (éducateurs..) pour mettre un cadre, cette question est réglée, mais la difficulté, c’est par rapport à quelles références ?

LL : accepter un cadre, c’est accepter des contraintes. Dans une équipe c’est vite le bordel si tu ne poses aucun cadre. Dans les années 60, on a laissé énormément de libertés aux promoteurs de projets. Les SPEP sont nés sous la législature de MONFILS ; on les a laissés se développer sans aucun contrôle. On nous foutait une paix royale et notre marge de manœuvre était énorme. Maintenant, sous couvert de « simplification administrative », on nous complique les choses à l’extrême. La « simplification administrative », c’est fait pour les fonctionnaires de la DGAJ, surement pas pour les services eux-mêmes !

Plus près de nous, la CIOC, je la perçois comme un moyen de contrôle, au-delà des buts avoués, et donc, nous ne sommes plus sujets, la DGAJ ne nous fait plus confiance. Le paradoxe, c’est que, comme il n’y a plus assez d’inspecteurs, c’est à nous à prouver, en y passant de plus en plus de temps, qu’on travaille bien, ce qui fait que le vrai travail, on y consacre de moins en moins de temps.

MF : L’aide (dans ce cas : l’outil CIOC) serait en fait du contrôle ; cela rejoint ce que J. Blairon disait tout à l’heure. Admettons que nous sommes perçus comme des pions par l’Administration, est-ce que malgré tout, l’introduction de tous les espaces de parole (CP, réunions pédagogiques..) ne peut pas nous aider à nous positionner en tant que sujet ? Si nous n’avons pas cette possibilité-là, de nous voir en tant que sujet, comment pouvons-nous alors percevoir l’enfant comme étant aussi sujet ?

J.P. Dessart (JPD)4 : la mise en autonomie installe davantage le jeune en temps que sujet que dans l’hébergement. Personnellement, je me sens plus utile dans ce contexte-là.

MF : oui, le jeune est là avec un projet, mais ce n’est pas lui qui ouvre les portes seul. Vous êtes quand même là pour l’aider à ouvrir ces portes. Je pense au film Chiens perdus sans colliers ; c’est un film qui a 50 ans et les méthodes pédagogiques utilisées, abandonnées dans les années 70-80, on les réutilise aujourd’hui.

A l’opposé de ces jeunes qui ont un projet, il y a ceux qui vont d’institution en institution et qui « rentrent dans le moule », qui répètent un discours appris (par exemple sur un prétendu projet de vie) pour se faire accepter par l’institution.

Petites Maisons (Courrière)5 : dans les années 70-80, les jeunes subissaient (A l’époque, je travaillais au Bon Pasteur). Tout était dicté. Le jeune ne s’épanouissait pas. Il partait à 21 ans sans aucune préparation. Depuis 1996, aux Petites Maisons, la population a changé et le personnel est devenu un personnel réellement formé à la pédagogie. L’apprentissage à l’autonomie commence dès l’âge de 3 ans. Les enfants sont acteurs de leur projet.

MF : (à tous) un jeune qui vole et écrase une bagnole peut-il être considéré comme acteur ?

Plusieurs voix dans la salle : « Oui… ».

Petites Maisons : certains enfants arrivent sans aucune structure. On se rend compte que le capital humain est important. Avant, la majorité était à 21 ans, maintenant, elle intervient à 18 ans. Le travail n’est pas le même. Il y a aussi le fait qu’un adulte bien dans sa peau, c’est augmenter les chances que le jeune sera bien dans sa peau aussi. Je ne sais pas si les jeunes sont plus difficiles maintenant. En tous cas, concernant les éducateurs, c’est clair qu’ils ont beaucoup plus de contraintes à l’heure actuelle.

LL : J’aime bien le terme « acteur ». Je le préfère à celui de « sujet ».

MF : tu peux être acteur et jouer un rôle imposé. Il ya théâtre et théâtre de rue ; ce n’est pas la même chose. Et aussi, tout dépend du metteur en scène.

LL : chez les jeunes il y a pas mal de bons comédiens !

M : pour en revenir aux méthodes, il y a la mode des « écoles ». LL disait que pour chaque enfant, la boîte à outils doit être différente. Ok, mais est-ce qu’il n’y a pas le risque que ce soit parfois n’importe quoi ? Rendre acteur, ok, c’est ouvrir des portes aux jeunes, mais ça se situe sur un continuum, qui va du très cadrant à l’autonomie totale.

Burnot6Le politique attend souvent des résultats trop directs ?

LL : c’est pire que ça ! Le résultat ne les intéresse pas ; Ce qui les intéresse de mettre en avant, c’est l’importance des moyens déployés, peu importe le résultat.

MF : Avec le décret de 1991, y a-t-il un service qui peut encore dire qu’il travaille sans tenir compte du système (famille…) ?

Plusieurs voix dans la salle : « Non ».

LL : chez nous, la famille constitue le premier partenaire.

M : avant le décret, il n’y avait que l’hébergement.

AB : c’est rare de ne trouver qu’un seul service intervenant dans les familles. Comment l’enfant s’y retrouve-t-il puisque les méthodes peuvent être différentes d’un service à l’autre ?

M : ça renvoie à la question suivante : faut-il des valeurs identiques aux différents services intervenant dans une famille ? Avant, toutes les institutions étaient d’obédience catholique et un enfant qui changeait d’institution retrouvait les mêmes valeurs. Et de toutes façons, ces institutions n’avaient pas de compte à rendre au politique puisqu’elles n’étaient pas subsidiées.

AB : une formation peut « déformer » parce qu’il y a toujours une idéologie véhiculée derrière chaque formation.

Espérance7 : chez nous, on privilégie le lien. Le référent du jeune est présent de l’admission à la mise en autonomie. Chacun a sa propre notion du « sujet », ce qui amène parfois des confrontations houleuses lors des réunions d’équipe.

MF : si chacun (dans l’équipe) peut être sujet et différent, le jeune comprend que lui aussi peut se différencier.

Espérance : ça fonctionne si la direction reconnaît ce droit à la différence, et inversement, si l’équipe reconnaît ce même droit pour la direction.

SAJ8 : chaque déléguée a sa propre conception du Sujet, mais le décret « cadre » cette notion. Par exemple, le décret stipule qu’à 14 ans le jeune peut choisir son projet. Dans la réalité, ce n’est pas tout à fait vrai, ce qui est dit implicitement au jeune c’est ceci : « si tu ne signes pas le projet qu’on a concocté pour toi, ton dossier ira au SPJ… »/

La Pommeraie9 : on n’est pas toujours sujet, pas tout le temps en tous cas. J’entendais à la radio ce matin que dans certains secteurs, un employé peut être licencié en une heure ! C’est donc une illusion de dire qu’on est pleinement sujet à 14 ans. Il y a même des situations où on est pleinement objet : dans la religion par exemple. Il n’existe pas de « Sujet absolu ».

La notion de « boîte à outils » propre à chaque jeune m’intéresse en tous cas.

LL : on peut changer les choses par un bon vote ! (rires, rumeurs..). Mais par contre on ne vote pas pour nommer les fonctionnaires des administrations. Et malheureusement, ce sont eux qui t’imposent des tas de contraintes.

MF : il y a un petit temps que l’on prône la circulation de la parole du jeune. Pensez-vous qu’il y a une réelle volonté de faire circuler cette parole en dehors du mardi de 19 à 20h. (par exemple) ? Dans votre service, comment voyez-vous un élargissement de la circulation de la parole du jeune ?

JPD : chez nous un moment de parole très important, c’est l’évaluation. Là, le jeune est réellement impliqué. Et il peut dire quand il n’est pas d’accord avec notre vision.

Burnot : nous calquons nos réunions de jeunes sur le modèle de M. BERGER. Nous avons adopté le système du référent permanent pour le temps de parole individuel.

Petites Maisons : Nos réunions de jeunes sont animées par le Responsable de maison. Dans le kot supervisé, le jeune s’exprime librement. Il y a des temps de parole tous les jours et le jeune procède à son auto-évaluation. Les jeunes participent au Conseil Pédagogique indirectement, par le biais d’une réunion antérieure au CP.

El Paso : concernant le jeune « sujet », il ne suffit pas de lui dire : « T’as 14 ans. Si tu ne signes pas, tu assumes ! ». Il faut un vrai travail de préparation à l’autonomie, mais pour mener ce travail à bien, il faut que le professionnel soit parfaitement au courant des ressorts (au niveau des institutions « Justice », « Décret »…) qui mettent le jeune devant les conséquences de ses actes. On le prépare parfois à des conséquences qui ne se produisent pas. Je pense à des menaces de placement par exemple.

LL : nous, par essence, on doit travailler avec la parole du jeune. On n’a pas eu besoin d’attendre la création des C.P. ni des réunions de jeunes. Mais pour faire plaisir à l’Administration afin de « faire remonter la parole du jeune », nous avons installé des « boîtes à idées ». Ca a fait plaisir à l’Administration…qui se fout du résultat apporté par l’introduction de ces boîtes.

MF : effectivement, bien avant la création des C.P. et des réunions, il existait des moyens de donner la parole aux jeunes.

LL : quand j’étais étudiant à l’I.A.T.A., il y avait déjà des délégués de classe.

Burnot : ce qui me semble important, c’est ce qu’on fait du contenu de ces réunions de jeunes.

MF : en utilisant la métaphore de l’alimentation, on pourrait dire que si manger n’est qu’une nécessité, on se fout qu’un menu nous soit imposé ; si on aime cuisiner ou que l’on prend goût à ce que l’on mange, on prend soin de choisir les ingrédients.

En guise de conclusion, je dirai que le sentiment d’autonomie, de se sentir sujet existe chez tous, mais varie d’un individu à l’autre. Ajoutons que ce sentiments doit être en accord avec certaines règles qui sont mises en place, non pour étouffer l’individu, mais au contraire, pour le faire grandir.

A propos Laurent Lebutte

Directeur dans l'Aide à la jeunesse depuis 2001, je suis convaincu de l'importance du réseau pour permettre un travail efficace dans notre secteur. C'est ainsi que j'ai accepté la présidence de SyPa en 2013.

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